lundi 23 septembre 2013

"Comme des arbres qui marchent".


Le voilà, le projet de diplôme.
Un coffret de trois éditions, trois histoires illustrées en gravure sur brique de lait (eh oui!) et en gaufrage :

- Quelque part dans la région du Pendjab. -
- Quelque part dans le comté de Harju. -
- Quelque part dans la province du Soum. -

"Il y a trois arbres sacrés.Un baobab, un bouleau, un figuier.
Il y a des bouts de vie et des envies d'ailleurs.
Aux "trois coins" du monde, les racines des uns et les origines des autres cheminent ensemble."




vendredi 20 septembre 2013

- Quelque part dans le comté de Harju. -

C’est le printemps.
Et l’arbre nomade frémit dans tous les sens depuis quelques jours déjà. 
Le long de cette interminable route d’écorce oscillant entre les bas et les hauts, chacun a construit son nid et tenté de trouver sa place.
Nanosh et les autres s’y sont réfugiés, à un moment où ils avaient besoin d’une carapace, d’une nouvelle peau en plus de la leur. 
Cet arbre est semblable à un chemin pour les nomades égarés. Un chemin qui éloigne de la terre tant foulée et mène directement aux étoiles.

Les vieux fils du vent, les anciens, sont arrivés en premier. Ils se sont blottis au creux des racines et soufflent dedans pour faire circuler la sève jusqu’aux extrémités, faire éclore les bourgeons, faire grandir les branches.
Ils soufflent, et grâce à eux la cime se rapproche un peu plus de la grande ourse chaque année.
Les plus jeunes, perchés à la pointe des branches, ressemblent beaucoup à des oiseaux.
Ils surveillent la position des constellations depuis la proue de l’arbre, qui s’élève doucement au rythme des respirations saccadées. 
Ils cueillent les astres qui ne brillent pas assez pour être vus d’en bas, ou qui pourraient désorienter ceux qui ont emboîté le pas aux montagnes. 
Nanosh aime désherber le ciel afin que les voyageurs suivent la bonne direction de leur errance.
Lui c’est la lune qui le guide, et dans quelques saisons, le tronc l’aura acheminé jusqu’à elle. 
Alors il sera temps pour lui de prendre son envol.
Nanosh attend avec impatience le moment où il deviendra une étoile.
Parmi les plus lumineuses, il l’espère.






















- Quelque part dans la province du Soum. -

Le vieux Mané habite ici, et il parle et il marche à l’envers. 
Depuis qu’il est petit, il ne se tient pas bien droit.
Il est pourtant grand maintenant, et très robuste. Il a l’air d’un géant avec sa peau noire toute rugueuse et toute froissée.
Même quand le soleil ne l’éclaire plus, son ombre est immense.
Il parle et il marche depuis un nombre incroyable de lunes maintenant. Il y en a qui prétendent que c’est parce que tout le passé qu’il renferme ne veut pas mourir. D’autres affirment qu’il cherche sans cesse et partout des histoires à ramasser. Et que c’est pour ça qu’il a toujours les pieds en l’air et la tête dans la terre. 
Il a la salive très sucrée aussi. C’est sa  sève qui lui monte aux joues. 
Parfois il arrive que ses paroles lui échappent, et de petites gouttes affleurent aux plis de ses rides.

Sayouba vient souvent s’asseoir dans l’ombrage infini de l’éternel promeneur. 
Au creux de son ventre fripé, il écoute Mané déverser ses gouttelettes de nectar.
Quand le vieux savant lui ouvre ses boites à histoires, Sayouba a l’impression de déambuler dans ses empreintes. Il flâne avec lui dans des vêtements d’escales inconnues, et arpente les pas poussiéreux de tous ceux qui savent et qui ont su avant lui.
En buvant la voix de miel du raconteur sens dessus dessous, Sayouba sent dans sa bouche un goût d’inconnu. Et à chaque fois, une même soif ardente de découverte lui inonde la gorge.


Le livre :









Et quelques images de l'intérieur :
















- Quelque part dans la région du Pendjab. -

C’est le tout début de l’hiver. 
Les maisons escaladent le fil des versants, comme posées en équilibre sur l’horizon vallonné.
Elles avancent, doucement, en bringuebalant. Les toits montent et descendent derrière la montagne, tels les chevaux irisés d’un manège géant.
C’est le début des migrations.
Eshana et tous les habitants alentour ont déraciné leurs pieds, leur maison et leur arbre. 
Ils marchent avec tout ça sur le dos, guidés par les étoiles qui brillent le plus fort.
Ils vont repeupler un sol nouveau, ourler un autre versant, là-bas derrière le lointain.
Mais où qu’ils aillent, ils passent par ce sommet-là avant de partir pour ailleurs.
A chaque mousson, ils grimpent cette colline jusqu’aux deux figuiers, les deux époux Banian qui les attendent de pied ferme tout en haut. 
Une fois à la première floraison, une autre fois au solstice qui célèbre le jour le plus court.

A l’approche des pèlerins, le couple d’arbres remue les bras en signe de bienvenue. 
Recroquevillés sous leur écorce, ils portent lourd en cette fin de saison. 
Ils plient sous leur propre poids. 
Ils ont entre les mains beaucoup d’histoires vagabondes qui attendent d’être libérées d’une longue hibernation. 
Un peu fragiles, ne tenant plus qu’à un fil, leurs feuilles bruissent de plaisir et frissonnent d’impatience. Elles ont compris, alors elles sont soulagées : les migrateurs seront là avant que la prochaine bourrasque n’emporte le feuillage. 

Eshana a les mains qui fourmillent. 
En s’approchant du figuier des femmes, elle regarde sa paume gauche engourdie. Sa ligne de vie ressemble à une route bordée d’embranchements, à un fleuve avec beaucoup d’affluents.
Tous ces croisements, on dirait des nervures qui cheminent sous sa peau. 
Elle sent les veines qui palpitent à l’intérieur de ses doigts.
Ses deux mains sont fébriles à l’idée de bientôt retrouver la feuille qui leur ressemble, là, sur le banian fertile, celle qui abrite au creux de sa paume verte les moments qu’Eshana n’a pas su retenir. 
Quelques bribes d’elle réchappées de derrière ses pas.
Alors en ce début d’hiver, Eshana vient orner sa mue de ces instants vécus qui lui manquent. Elle vient pour que sa troisième main les lui dessine dans la chair, comme de nouvelles bifurcations vers la prochaine escapade.



Le livre :










Et quelques les images de l'intérieur :