vendredi 20 septembre 2013

- Quelque part dans la région du Pendjab. -

C’est le tout début de l’hiver. 
Les maisons escaladent le fil des versants, comme posées en équilibre sur l’horizon vallonné.
Elles avancent, doucement, en bringuebalant. Les toits montent et descendent derrière la montagne, tels les chevaux irisés d’un manège géant.
C’est le début des migrations.
Eshana et tous les habitants alentour ont déraciné leurs pieds, leur maison et leur arbre. 
Ils marchent avec tout ça sur le dos, guidés par les étoiles qui brillent le plus fort.
Ils vont repeupler un sol nouveau, ourler un autre versant, là-bas derrière le lointain.
Mais où qu’ils aillent, ils passent par ce sommet-là avant de partir pour ailleurs.
A chaque mousson, ils grimpent cette colline jusqu’aux deux figuiers, les deux époux Banian qui les attendent de pied ferme tout en haut. 
Une fois à la première floraison, une autre fois au solstice qui célèbre le jour le plus court.

A l’approche des pèlerins, le couple d’arbres remue les bras en signe de bienvenue. 
Recroquevillés sous leur écorce, ils portent lourd en cette fin de saison. 
Ils plient sous leur propre poids. 
Ils ont entre les mains beaucoup d’histoires vagabondes qui attendent d’être libérées d’une longue hibernation. 
Un peu fragiles, ne tenant plus qu’à un fil, leurs feuilles bruissent de plaisir et frissonnent d’impatience. Elles ont compris, alors elles sont soulagées : les migrateurs seront là avant que la prochaine bourrasque n’emporte le feuillage. 

Eshana a les mains qui fourmillent. 
En s’approchant du figuier des femmes, elle regarde sa paume gauche engourdie. Sa ligne de vie ressemble à une route bordée d’embranchements, à un fleuve avec beaucoup d’affluents.
Tous ces croisements, on dirait des nervures qui cheminent sous sa peau. 
Elle sent les veines qui palpitent à l’intérieur de ses doigts.
Ses deux mains sont fébriles à l’idée de bientôt retrouver la feuille qui leur ressemble, là, sur le banian fertile, celle qui abrite au creux de sa paume verte les moments qu’Eshana n’a pas su retenir. 
Quelques bribes d’elle réchappées de derrière ses pas.
Alors en ce début d’hiver, Eshana vient orner sa mue de ces instants vécus qui lui manquent. Elle vient pour que sa troisième main les lui dessine dans la chair, comme de nouvelles bifurcations vers la prochaine escapade.



Le livre :










Et quelques les images de l'intérieur :
















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